29 décembre
Agrandissement de l'usine
La visite au moulin
Après avoir fait le point avec Alain Guillou, le comptable, Louis Cadiou et Louis Pierre ont rencontré le meunier Caroff. L’enjeu de ce déplacement, à deux pas de l'usine, était d’analyser les modalités de rachat du moulin afin d'anticiper l'extension des infrastructures industrielles.
Le point de rupture des témoignages
Le matin du 30 décembre, Louis Cadiou est aperçu par sa logeuse à Landerneau avant de se rendre à l’usine. Passé cet instant, le parcours de la victime devient incertain. Si une vingtaine d’ouvriers soutiennent que le directeur a quitté les lieux rapidement, avant même l’arrivée de Louis Pierre, trois autres témoignages affirment le contraire : ils auraient vu l’ingénieur Pierre et l’usinier s'éloigner ensemble vers le moulin. C'est sur cette contradiction majeure que l'instruction décidera de bâtir son accusation.
31 décembre
L'alerte est donnée
Signes de vie ou faux-semblants ? La piste de Morlaix
Le 31 décembre 1913, l’inquiétude grandit. À 10h00, Mme Cadiou télégraphie à son époux pour s'étonner de son absence et lui signaler l'arrivée de deux courriers, dont l’un émane de l'ingénieur Pierre. Alerté, le député Émile Cloarec sollicite immédiatement Jules Sébille, directeur de la Sûreté, qui mobilise la brigade mobile de Rennes. Très vite, l'entourage de Louis Cadiou rejette la thèse de la disparition volontaire et soutient l'hypothèse d'un assassinat.
L'enquête recueille, par la suite, des témoignages contradictoires. En gare de Morlaix, plusieurs notables, dont le vétérinaire Julien Baron et le juge Louis Nicolas, certifient avoir aperçu l’industriel sur les quais entre la fin d'après-midi et 18h00.
1er janvier
Crime ou piste de Morlaix
Conviction criminelle contre témoignages oculaires
Le 1er janvier 1914, l'inquiétude de l'entourage se transforme en certitude criminelle. À 12h30, le député Émile Cloarec adresse un télégramme urgent à la mairie de Landerneau, exigeant de vérifier la présence des bagages de Louis Cadiou : pour lui, si les valises sont toujours là, l'hypothèse d'un crime ne fait aucun doute. Pourtant, au même moment, les témoignages sur sa présence supposée se multiplient dans la région : le facteur Cabon et l’adjudant Caramour affirment l'avoir croisé place Thiers à Morlaix, tandis que M. Le Gall, fonctionnaire à l'hospice, déclare l'avoir aperçu à 19h00 sur le quai de la gare de Saint-Pol-de-Léon.
8 janvier
Dépôt de plainte
Ouverture d'une instruction
Ouverture d'une procédure judiciaire pour assassinat de Louis Cadiou par le procureur René Guilmard, suite à la plainte déposée par Jean-Marie Cadiou qui était accompagné par le député Émile Cloarec.
10 janvier
Nouveau contrat
Le projet avorté de l'ingénieur Pierre
Bien qu'une clause de non-concurrence de 15 ans l'enchaîne à la Grande Palud, l’ingénieur Pierre signe un contrat avec Julien Legrand pour diriger la future usine de Daoulas, avant de se rétracter deux jours plus tard. Son départ et son remplacement étaient déjà anticipé par Louis Cadiou pour juillet 1914.
27 janvier
Les ombres de la Grande Palud
Lueurs nocturnes et mouvements suspects
L’activité inhabituelle autour de la Grande Palud attire l’attention. Alors que M. Lemeur s’étonne des va-et-vient nerveux d’une voiture dans Landerneau après minuit, Mme Lespagnol et Jean Miossec distinguent des lumières mouvantes dans le bois. Ces lueurs, aperçues précisément là où le corps sera plus tard exhumé, s'éteignent subitement au cri de Miossec. Ce témoignage soulève une question capitale : la dépouille de Louis Cadiou a-t-elle été dissimulée dans la fosse au cours de cette nuit-là ?
4 février
Louis Cadiou est mort
Découverte du corps et arrestation de l’ingénieur
Guidé par les visions de Mme Camille Hoffmann, une somnambule de Nancy, Jean-Marie Cadiou découvre le cadavre de son frère près du moulin. L’autopsie est pratiquée sur place par le docteur Rousseau qui, faute d'instruments restés à Brest, utilise un sécateur pour l'examen. Les conclusions sont troublantes : le corps est anormalement bien conservé après 30 jours et l'égorgement semble post-mortem pour camoufler des traces de strangulation. Le soir même, l'ingénieur Louis Pierre est écroué à Landerneau ; son couteau et une pioche sont saisis.
La Brigade Mobile privilégie l'hypothèse d'un suicide camouflé en meurtre par la famille pour toucher les primes d'assurance vie.
7 février
Analyse des scellés
Premier revers de l'accusation
L'expertise scientifique de la pioche saisie fragilise la thèse de l'accusation : les traces rouges suspectes ne sont que de la rouille et les poils identifiés appartiennent à un lapin. Ces résultats confirment les dénégations de l'ingénieur Louis Pierre.
15 février
Un courrier anonyme
Le corbeau de Quimper bouscule l’enquête
Une lettre anonyme, postée à Quimper, est adressée simultanément au docteur Charles Paul et à l'inspecteur Brisset. Le mystérieux informateur conteste l'autopsie initiale et oriente précisément les experts vers un sillon caché dans les chairs du cou de la victime.
Ce "corbeau", dont l'ombre plane sur le dossier sans jamais avoir été identifié, laisse derrière lui une question fondamentale : comment un étranger à l'enquête pouvait-il connaître ce détail macabre ?
17 février
Coup de théâtre
Révélations de la contre-autopsie
Le médecin légiste Charles Paul réalise une seconde expertise qui bouleverse l'enquête : Louis Cadiou n'est pas mort étranglé, mais a été tué d'une balle de 6 mm en pleine tête. L'arme du crime identifiée est un révolver de type Vélodog, invalidant ainsi les premières conclusions du docteur Rousseau.
L’énigme de l’arme disparue
Questionné sur ses armes, l'ingénieur Pierre affirme avoir revendu un pistolet à un inconnu peu après son achat en 1912. Confronté au témoignage de l'armurier qui situe la vente en mai 1913, il finit par admettre son "erreur" de date le 26 février. Cette version invérifiable et ces imprécisions chronologiques deviennent le point faible majeur de sa défense.
8 mars
La piste de Blincourt
Le témoignage de M. Boulier
M. Boulier prétend pouvoir innocenter l'ingénieur en affirmant avoir vu M. Cadiou à la gare Saint-Lazare le 4 janvier. Toutefois, il s’avère que le facteur est un mythomane notoire. Ses accusations, visant notamment à impliquer le fils de M. Panhard dans l'affaire, n'étaient qu'une manœuvre politique. Candidat malheureux aux élections locales, le facteur-receveur Boulier cherchait une nouvelle fois à discréditer M. Panhard, le maire de la commune.
11-13 mars
Les témoins se rétractent
L'effondrement des témoignages à charge contre Pierre
Coup de théâtre dans la presse : les principaux témoins reviennent sur leurs déclarations. Le fermier Bonnefoy avoue qu'il ne pouvait pas être à la Grande Palud le 30 décembre vers 11h30, étant occupé à présenter un étalon à Landerneau. Dans la foulée, le pâtre Boulben et Mme Quéméneur se rétractent également : ils affirment désormais que Louis Pierre n'a pas quitté son domicile le matin du 30, jour supposé par l'instruction du crime, confirmant ainsi l'emploi du temps donné par l'ingénieur.
7 avril
La piste de Morlaix
Discrédit du témoignage de la tante Zaccone
Nouveau revirement de taille : Mme Zaccone, tante de la victime, se rétracte sur ses déclarations initiales. Elle prétendait que son neveu ne pouvait pas être à Morlaix les 31 décembre et 1er janvier, s'appuyant sur sa surveillance depuis sa fenêtre. Il est cependant prouvé qu'elle était absente de son domicile une partie de la matinée pour assister à la messe et rendre visite à des amies, rendant ses affirmations caduques.
La piste de Morlaix écartée par l'instruction redevient crédible.
23 avril
Arrestation de Bossard
La fin des mystifications d'un mythomane
Dès janvier 1914, Bossard, le veilleur de nuit de l’usine, s'immisce dans l'enquête sur le meurtre de Louis Cadiou. Motivé par un besoin de reconnaissance et une imagination fertile, il multiplie les fausses pistes (rêves prémonitoires, visions d'un "homme cadavérique", témoignages contradictoires) qui parasitent le travail de la justice.
Ses incohérences finissent par se retourner contre lui : arrêté, il est inculpé de complicité d'assassinat. Durant son interrogatoire, il reconnaît avoir tout inventé.
Défendu par la presse, il est relâché après onze jours et disparaît définitivement du dossier, les juges concluant à l'inutilité totale de ses déclarations.
25 mai
Fin de l’incarcération
La libération de l’ingénieur Pierre
Après 110 jours de détention, Louis Pierre est remis en liberté provisoire. L'absence de preuves matérielles tangibles et la série de rétractations des témoins clés ont fini par fragiliser l'accusation, rendant son maintien en cellule par la justice injustifiable.
28 mai
Rapport toxicologique
L'expertise scientifique disculpe Louis Pierre
Le chef du laboratoire toxicologique, M. Kohn-Abrest, rend ses conclusions définitives : aucune trace de sang n'est détectée sur les objets saisis (pioche et couteau-serpette), confirmant que les marques suspectes étaient de la simple rouille. Les vêtements portés par l'ingénieur le jour de la disparition sont également déclarés indemnes de toute trace d'hémoglobine.
4 juin
Rapport de l'expert Grivolat
Les conclusions de l'expertise balistique
L'armurier-expert Jean Grivolat confirme que Louis Cadiou a été tué par une balle de 6 mm de la Cartoucherie française, tirée par un revolver de type Vélodog. Si la provenance des munitions peut être tracée jusqu'à l'armurerie Marie de Landerneau, l'expert est dans l'impossibilité technique de relier le projectile au pistolet disparu de Louis Pierre, l'arme du crime restant introuvable. Néanmoins, ce type de munitions était vendu dans de nombreuses armureries en France.
9 juillet
Conclusion de l'instruction
L'ordonnance de renvoi et le mobile du crime
Le juge d’instruction, M. Bidard de la Noé renvoye l’ingénieur Pierre devant la chambre des mises en accusation.
Le dossier repose sur un faisceau d’indices concordants que l’accusation juge déterminants :
- Témoignages oculaires : Plusieurs personnes affirment avoir vu les deux hommes ensemble le 30 décembre, peu avant le drame.
- Preuves matérielles : Le corps de la victime a été découvert à proximité immédiate de la résidence de l'ingénieur. De plus, l'expertise révèle que le projectile mortel correspond au calibre d’un revolver acquis par l'accusé, arme qui demeure introuvable.
- Mobiles et documents : La disparition de dossiers sensibles appartenant à M. Cadiou, ainsi que le conflit notoire opposant l’ingénieur à son directeur, étayent la thèse du crime prémédité.
Renvoi de l’ingénieur devant les assises
La chambre des mises en accusation valide les conclusions de l'instruction et ordonne officiellement le renvoi de Louis Pierre devant la cour d’assises du Finistère. Malgré la faiblesse des preuves matérielles et les rétractations des témoins, l'ingénieur devra répondre de l'accusation d'assassinat devant un jury populaire.
27-31 octobre 1919
Cour d’assises du Finistère
L’acquittement de Louis Pierre
Cinq ans après les faits, le procès s’ouvre sous une qualification allégée : le chef d’assassinat est requalifié en meurtre, écartant ainsi la peine de mort. Défendu par le célèbre avocat Me Henri-Robert, l'ingénieur fait face à un dossier fragilisé. Le 31 octobre, après seulement vingt minutes de délibération, le jury rend un verdict sans appel (11 voix contre 1) : Louis Pierre est acquitté et retrouve immédiatement la liberté.